Hind Magoul : « Ne pas figer un héritage, mais le faire vivre »

spot_img

En relation

Elie Saab Casablanca – Art of Living

Basée à Cape Town, Roxanne Kaye, architecte au sein...

September in Morocco, un voyage intime entre artisanat et hospitalité

À travers l’objectif d’Annissa Durar, le Maroc dévoile ses...
spot_img

Partager

Architecte d’intérieur basée à Casablanca depuis plus de quinze ans, Hind Magoul dévoile sa première création développée en co-conception avec la Maison Aït Manos : une composition en zellige Black & White carrare et laiton brossé, inspirée des mosaïques antiques de Pompéi et Ravenne. Elle nous en explique la genèse.


Comment passe-t-on d’une inspiration antique à une création ancrée dans un artisanat local ?

Je ne suis pas partie d’une envie de reproduire des mosaïques antiques. Ce qui m’intéressait était de comprendre pourquoi certaines formes continuent à nous parler des siècles plus tard.

Lors de mes voyages en Italie, j’ai été fascinée par la modernité de certaines compositions. Elles nous paraissent contemporaines alors qu’elles ont traversé des millénaires. Cela révèle une vérité simple : les formes ont une mémoire.

À partir de là, la question n’était pas de reproduire ces motifs, mais de les réécrire à travers un autre langage. Le zellige s’est imposé naturellement. Comme les mosaïques antiques, il repose sur une intelligence de la géométrie, du rythme et de la composition, mais il porte aussi une histoire, une culture du geste et un ancrage profondément marocain.

Pour moi, cette création est née de la rencontre entre deux héritages. Je ne cherche ni à moderniser un savoir-faire, ni à citer une référence historique. Ce qui m’intéresse, c’est de créer des continuités. Traduire des formes venues d’autres époques à travers nos propres matériaux, nos propres artisans et notre propre culture de la matière.

Au fond, il s’agit moins d’inventer que de prolonger. De permettre à des formes anciennes de continuer à vivre autrement, dans un nouveau territoire, à travers de nouvelles mains.


Cette création est votre première pièce développée en co-conception. Comment avez-vous vécu le passage de la commande à la création ?

Finalement, je ne l’ai pas vécu comme une rupture, mais comme une extension naturelle de mon métier.

Depuis toujours, je dessine des éléments sur mesure pour mes projets : du mobilier, des détails architecturaux, des calepinages, des compositions de matières. La différence ici, c’est que la création n’était plus destinée à un seul projet ou à un seul client. Pour la première fois, elle pouvait exister de manière autonome et être réinterprétée dans d’autres contextes.

Ce qui a été particulièrement enrichissant, c’est le dialogue entre l’intention et la matière. Une idée reste abstraite tant qu’elle n’est pas confrontée à la réalité du geste, des proportions, des assemblages. Travailler avec Aït Manos m’a permis de suivre ce cheminement jusqu’au bout et de comprendre comment un dessin devient un objet réel.

J’ai aussi découvert une autre temporalité. Dans une commande, on répond à un besoin précis. Dans une création, on ouvre une réflexion. On ne cherche pas uniquement à résoudre une problématique, mais à proposer un langage, une matière à interprétation.

C’est probablement ce qui m’a le plus intéressée dans cette expérience : créer quelque chose qui puisse vivre au-delà de moi, au-delà d’un projet, et trouver sa place dans des univers différents tout en conservant son identité.


Que retient-on, et que cède-t-on, quand on traduit un dessin dans les contraintes d’un matériau artisanal ?

Je crois que l’on conserve l’essentiel : l’intention.

Le dessin porte une idée, un rythme, une proportion, une manière d’occuper l’espace. C’est cela que l’on cherche à préserver. En revanche, il faut accepter que la matière ait son propre langage.

Le zellige n’est pas un matériau industriel. Il est façonné à la main. Il porte en lui une part de variation, de vibration, presque d’imprévu. Et c’est précisément ce qui lui donne sa valeur.

Pour moi, le rôle du designer n’est pas de contraindre le matériau jusqu’à lui faire perdre son identité. C’est de comprendre ses règles et de travailler avec elles. Il y a une forme d’humilité dans ce processus. Le dessin doit parfois céder un peu de contrôle pour laisser la matière s’exprimer.

Ce que l’on abandonne, finalement, c’est l’idée d’une perfection théorique. Ce que l’on gagne, en revanche, c’est une richesse humaine. Une profondeur que seule la main peut apporter.

C’est d’ailleurs ce qui m’intéresse dans l’artisanat. La beauté n’y vient pas de l’uniformité, mais de l’équilibre entre la précision du dessin et la liberté du geste. C’est dans cette tension que la pièce trouve son caractère et sa singularité.


Hind Magoul Interiors – @hindmagoulinteriors

Collection disponible à la commande auprès d’Aït Manos – @aitmanosmorocco

spot_img